Les ailes de papillon - Êðûëüÿ áàáî÷êè

Ðàññêàç íà ðóññêîì (ïîä íàçâàíèåì «Ïðèêîñíóòüñÿ ê ïðåêðàñíîìó»): http://proza.ru/2024/08/20/1043
 àâòîðñêîì ïåðåâîäå íà ôðàíöóçñêèé îïóáëèêîâàí â æóðíàëå Nouvelle Donne.
Äèàêðèòè÷åñêèå çíàêè íà äàííîì ñàéòå íå ÷èòàþòñÿ.

Il fallait acheter du pain, du fromage et des cerises surgelees pour la tarte. Surtout les cerises surgelees. C’etait le deuxieme dimanche du mois, ce qui signifiait qu’Eric preparerait sa tarte briochee signature dans la soiree. Tout devait suivre l’horaire. Si quelque chose en deviait, Eric redeviendrait nerveux et ressemblerait pour un temps a un mecanisme detraque.

Quelle malchance qu’on l’ait appelee au travail ce matin pour des paperasses, un dimanche, il fallait y penser ! Tant pis, elle allait passer au magasin, prendre en plus quelques portions de son fromage blanc favori, puis rentrer, se rafraichir (il faisait une chaleur etouffante dehors !), se changer, Eric commencerait a petrir la pate ; ensuite elle viendrait dans la cuisine et mettrait un film, et il regarderait par-dessus son epaule, puis ils iraient dans le salon pour finir de le regarder, et apres ils monteraient faire l’amour — dix minutes, douze, quinze maximum s’il y avait de l’humeur a s’attarder un peu dans les bras l’un de l’autre ; ils l’avaient toujours fait deux fois par mois, le deuxieme et quatrieme dimanche.

Eric avait dit un jour a Anna : « Si tu veux plus souvent, moins souvent, ou pas du tout, dis-le-moi s’il te plait a l’avance, dix jours a l’avance c’est mieux, pour que je puisse modifier l’horaire et m’y faire, sinon je serai longtemps mal a l’aise, enfin, tu sais… » Elle savait. Il detestait par-dessus tout que les choses ne se deroulent pas comme prevu ; si une visite guidee qu’il menait etait decalee d’une heure, il avait la gorge serree et une chute de tension, et si on exigeait de lui une illustration pour un livre plus tot que prevu (il cumulait deux activites), il tombait dans une stupeur prolongee, meme si l’illustration etait prete. Mais Anna ne songeait pas a changer quoi que ce soit, elle se satisfaisait de cette illusion d’immuabilite, dont l’acte monotone et son remuement comique faisaient partie.

Elle aimait a penser que dans vingt ans, quand elle serait presque vieille (elle venait d’avoir quarante et un ans), et qu’Eric ne serait plus jeune (a vrai dire, le voir vieillir l’attristait infiniment plus), ses paupieres fremiraient toujours aussi vite-vite, telles des ailes de papillon, a l’approche de l’instant final, et qu’elle eprouverait une etrange tendresse (rien de plus) a observer ce detail…

Ils etaient redescendus, en slip et t-shirt, pour manger la tarte, comme toujours apres « l’acte d’amour » ; Eric avait grimace quand Anna l’avait dit a voix haute, pour l’agacer un peu ; il n’avait jamais considere cela comme de l’amour.

Tres tot, Eric lui avait dit que les gens confondaient le sexe avec l’amour, avec le coup de foudre, avec n’importe quoi d’autre, le sacralisaient, le chantaient, et c’etait evidemment leur affaire, pourvu qu’on ne l’impose pas.

« Je peux satisfaire ce besoin physiologique, avait-il dit exactement ainsi, avec toi, parce que tu m’es tactilement agreable. Je n’aime pas serrer les mains, c’est etrange, ni faire des calins. Enfin, si, avec toi, j’aime. Je ne veux pas que tu te fasses une fausse idee de mes sentiments, Anna. Je ne suis pas amoureux de toi et je n’eprouve pas d’attirance forte pour toi. Je t’aime parce que tu coincides esthetiquement avec mes representations d’une apparence agreable et meme belle. Je t’aime parce que tu me comprends. Enfin, je t’aime parce que nous nous convenons, parce qu’avec toi je me sens comme seul avec moi-meme. »

Anna se souvint de ses mots en le regardant decouper la tarte encore fumante et tres appetissante.

— Tu en veux une part comme ca ou plus grosse ? demanda Eric.

— Comme la tienne, sinon tu t’inquieteras de m’en avoir donne moins, et qu’elles ne sont pas egales.

— Je vais chercher la regle, gloussa Eric. Tiens.

Ils s’assirent a table, elle gouta un peu et se pencha pour l’embrasser.

— Il me semble qu’un deuxieme round n’etait pas prevu a l’horaire, murmura-t-il avec l’air de quelqu’un confronte a des circonstances imprevues, mais il gloussa de nouveau et lui rendit son baiser. — C’est bon ?

— Tres bon. Comme d’habitude.

Il avait treize ans quand ils s’etaient rencontres, elle vingt-six. C’etait un enfant tres beau et tres sombre, comme sorti d’un conte gothique. Elle s’etait meme imagine qu’il vivait dans un immense manoir aux tourelles pointues, et que la nuit il avait peur de sortir de sa chambre parce que dans les couloirs quelqu’un faisait claquer des souliers et gemissait tout bas.

— Je ne sais pas quoi faire de lui, avait dit son pere. Vous voyez, ma premiere femme, sa mere, est morte il y a deux ans. Elle etait… — il hesita — un peu etrange. Lui et elle s’entendaient a merveille, et moi, il m’a toujours evite. Quand elle n’a plus ete la, j’ai realise que je ne le comprenais pas du tout. Il faisait l’ecole a la maison, ma femme y tenait, donc il n’a pas d’amis. Il n’aime pas du tout parler aux gens, seulement a ses figurines de porcelaine, ils les collectionnaient ensemble. Chaque matin il les aligne sur sa table et ne permet a personne d’y toucher. Une fois, il m’a regarde quand j’en ai effleure une, j’ai cru qu’il allait se jeter sur moi. Et sa belle-mere, je crois qu’il la deteste… Oui, je me suis remarie, vous comprenez, je suis un homme, — il semblait s’excuser. — Et maintenant, Eric fait peur au petit. Il s’approche du berceau et le fixe de son regard noir, jusqu’a ce que l’autre se mette a hurler de terreur. Alors Eric sourit, lui pince le nez et retourne dans sa chambre, — il eut un geste d’impuissance.

— Il sera bien ici, souriait mielleusement la directrice. Nous avons une psychologue merveilleuse, — elle fit un signe de tete en direction d’Anna.

Anna se taisait et regardait le pere d’Eric avec aversion. L’enfant etait traumatise par la mort de sa mere, de laquelle il etait proche ; traverser ca a un age assez tendre… Et le pere se remarie, fait un autre enfant, au lieu de creer pour Eric un environnement ou il pourrait guerir.

— Ecoutez, Anna, le pere paie assez cher pour qu’on le remette d’aplomb, lui avait dit ensuite la directrice. Et vous, vous le dorlotez. Tous les garcons ici sont coiffes court, et lui a les cheveux plus bas que les epaules, il se demarque du groupe, a quoi ca ressemble !

— D’abord, il est toujours coiffe et les attache en chignon, objectait Anna. Ensuite, il a une peur bleue des ciseaux. Une fois, quand j’en ai parle, il a vomi. Il va bien, mais il a des particularites qui ne sont pas une maladie, et il faut faire avec, y compris le pere. (Interieurement, Anna pensa : si tant est qu’Eric veuille encore lui parler en grandissant.)

Il detestait se faire couper les cheveux, detestait qu’un mardi se passe quelque chose qui arrivait d’habitude le jeudi ; il avait apporte ses figurines, chaque matin il les alignait, les essuyait l’une apres l’autre avec un chiffon doux et embrassait le front de la petite bergere qu’il preferait. Il se tenait toujours a l’ecart et ne parlait ; presque personne ; d’habitude calme et silencieux, il avait un jour mis sans prevenir son poing dans le nez d’un moqueur.

— Je considere indigne de moi de me battre, avait-il dit a Anna. Mes mains sont faites pour autre chose. Mais il m’a ennuye. C’est samedi, et le samedi d’habitude on me laisse tranquille. Il a trouble mon repos.

Anna etait la seule avec qui Eric parlait — pas par monosyllabes, pas d’une voix mecanique et terne, mais tout a fait naturellement, bien que tres doucement. Il lui montrait ses dessins ; on y voyait generalement les personnages de ses contes preferes. Elle ne disait jamais : « Oh, qu’est-ce que c’est ? », « Ce sont des bergeres, non ? », comme on le fait meme avec les grands enfants, parce qu’il l’aurait regardee en retour avec un air de dire : « Vous ne voyez pas ? Pourquoi posez-vous des questions inutiles ? »

— Je n’aime pas parler aux gens, parce que je n’ai pas envie de depenser mon energie a extraire du flux verbal quoi que ce soit d’utile, avait-il un jour confie a Anna. Le bruit informationnel me fatigue terriblement parce que generalement les gens discutent de choses qui ne m’interessent absolument pas ou m’irritent.

Elle ne savait pas quoi lui acheter pour son anniversaire, car elle n’offrait d’habitude que des sucreries aux enfants de l’etablissement, mais finalement elle lui donna un coffret d’aquarelles de qualite et un livre sur la peinture flamande. Elle etait entree dans sa chambre ; il se tenait en pyjama pres de la fenetre, les cheveux legerement boucles sur les epaules, la tete inclinee, les doigts effleurant avec precaution une figurine. Un tableau : « Petit ange fraichement eveille ».

— Merci, sa voix etait particulierement douce. Maman aimait Bruegel et Vermeer.

— Je peux te faire un calin ? avait demande Anna.

Il avait hoche la tete.

— Bon anniversaire, Eric, avait-elle chuchote.

En terminale, il avait deja dix-huit ans. Quand il venait la voir, elle ne travaillait plus avec lui comme avant ; ils parlaient simplement.

— Vous avez quelqu’un ? avait-il demande un jour.

Elle l’avait regarde, un peu surprise.

— Non. Pourquoi demandez-vous cela ?

Aux gens de plus de seize ans, elle disait toujours « vous ».

— Comme ca, il avait hausse les epaules. Et le sexe, vous en avez fait ?

— Je ne pense pas que ce soit une question appropriee.

— Vous etes genee ? Il avait souri.

Elle pensa que son sourire devait etre exactement le meme quand il poussait le petit a hurler.

— Disons que oui. Une fois, il y a longtemps.

— Et c’etait comment ?

— Je ne sais pas. Beaucoup de bruit pour rien, sans doute.

— Vous voulez m’aider a perdre ma virginite ? Il continuait de sourire.

— C’est une plaisanterie ?

— Pas du tout. Ou je ne vous semble pas attirant ?

— Je ne sais pas ce qu’est sexuellement attirant, avait-elle repondu. Mais vous etes tres beau. Et agreable.

Il etait assis en face d’elle, lunettes a fine monture, chemise blanche ample, un chignon permanent, semblable a un employe de la Chancellerie Celeste pret a rediger un rapport.

— Alors pourquoi pas ? J’avais l’impression que nous nous convenions.

— Ce n’est pas autorise. Et je pourrais etre licenciee.

— Nous ne le dirons a personne. C’est dimanche, presque tout le monde se promene. — C’etait la l’origine de ces dimanches. — Si vous ne voulez vraiment pas, je m’en vais. Desole, Anna.

Elle comprit qu’elle le voulait ; pas au niveau du desir, elle etait assez peu excitee, mais parce qu’il etait tres mignon, agreable, fragile et beau ; parce qu’elle aimait lui parler et regarder ses dessins, parce qu’il etait esthetiquement remarquable, comme une statuette, et qu’elle avait envie de sentir sa chaleur, sa presence.

— C’etait bien pour vous ? dit-il apres.

— Tout a fait.

Il s’assit en face et la regarda de nouveau, comme un ange concentre a calculer le volume de l’ame de quelque pecheur.

— Mais vous n’avez pas fini.

— Ce n’etait pas pour ca que je voulais etre avec vous.

— Alors pour quoi ?

— Pour toucher le beau.

Il sourit de nouveau, differemment cette fois, sans ruse.

Anna, bien sur, voulait etre honnete. D’abord elle s’etait promis de lui parler serieusement avant son depart, puis apres, mais finalement elle decida lachement que cette relation lui etait benefique et qu’il ne fallait pas le quitter, il avait deja subi une perte terrible. Elle demissionna, changea d’activite, se mit a la traduction, et un an et demi apres son depart, ils se marierent. Tous ceux qu’elle frequentait trouverent cela normal, seule sa soeur tourna un doigt a sa tempe et dit : « Tu t’es trouve un fiston bien fele », apres quoi Anna ne lui parla pas pendant plusieurs annees.

— Tu es perdue dans tes pensees ? Eric piqua une cerise avec sa fourchette.

— Oui… Demain, c’est mon jour de conge.

— Et le mien, helas, non. Visite guidee comme prevu.

— Alors je viendrai a ta visite, puis on mangera et on se promenera, s’il ne fait pas si chaud. Ou tu avais autre chose de prevu ?

— Justement non, et je me tourmentais de ne rien pouvoir inventer… Tu veux encore de la tarte ?


Ðåöåíçèè